›  Opinion 

Les « French Quants » doivent réapprendre à coder !

En France, de nombreux ingénieurs financiers éprouvent une certaine aversion pour l’informatique. Certains, fascinés par les modèles, n’envisagent pas une seule seconde d’écrire des milliers de lignes de code...

Article aussi disponible en : English EN | français FR

Avec le développement de l’arbitrage statistique, des innovations produits et la complexification des modèles financiers, avoir des systèmes informatiques fiables, robustes et performants est devenu un enjeu majeur pour les institutions financières, notamment les banques et les hedge funds. Les quants, qui jusque là pouvaient se contenter d’implémenter leurs modèles mathématiques à la va vite dans les librairies de pricing, font désormais partie intégrante d’un gigantesque puzzle de la course aux performances.

Et si historiquement, il est incontestable que les quants ont toujours été des développeurs, les prochaines années risquent fort d’accentuer cette tendance et de démocratiser définitivement le profil du « quant geek » : cet ingénieur au niveau suffisamment élevé en mathématiques pour comprendre la théorie probabiliste, mais disposant d’autant, voire de plus d’aptitudes en programmation informatique pour déceler et décrypter les poches d’optimisation de ses programmes.

En France, les milieux universitaires semblent ne pas avoir pris la mesure de cette tendance. Les cours de programmation dans les DEA de mathématiques appliquées, qui fournissent l’essentiel des quants sur le marché de l’emploi, ne représentent en général qu’une maigre portion au regard de la totalité des enseignements.

En France, par manque d'informations ou tout simplement par pur idéalisme, les ingénieurs financiers à la sortie de l'école éprouvent une certaine aversion pour l'informatique.

A titre d’exemple, le Master de l’Université Paris 6 dirigé par Nicole El Karoui, l’un des meilleurs Masters de la place parisienne, ne propose que 18 heures d’introduction optionnelle au C++, en marge des cours officiels et dans le cadre d’une « remise à niveau ». Le Master de l’Université Paris Est Marne-la-vallée, dirigé par Damien Lamberton, dispose bien d’une offre en informatique de 3 heures par semaine au premier trimestre, mais elle se fait au bon gré des étudiants volontaires. Et dans les deux cas, aucun de ces cours n’est soumis à un examen final pris en compte dans le calcul de la moyenne de fin d’année.

Les explications à cette situation sont nombreuses. La première étant que les DEA de mathématiques, devenus aujourd’hui les Masters Recherche, sont avant tout des formations en mathématiques et non de finance quantitative. La nuance est importante car ce type de formation est historiquement destiné à orienter les étudiants vers la recherche académique, ce qui implique qu’elles sont tenues de respecter un certain nombre de critères en termes de connaissances et d’outils théoriques mathématiques.

Certains étudiants sont tellement fascinés par les modèles et leur beauté conceptuelle qu'ils n'envisagent pas une seule seconde d'écrire des milliers de lignes de code et de passer d'interminables heures à débugger des programmes.

La deuxième raison est que les universitaires français sont relativement conservateurs et, contrairement à leurs homologues anglo-saxons, le passage université à entreprise ou l’inverse n’est pas devenu la norme pour eux. Les cas les plus connus, comme Peter Carr (docteur en finance, responsable de la recherche chez Bloomberg et directeur du Master de la Courant Institute à New York), Emanuel Derman (docteur en physique, directeur de la recherche quantitative actions chez Goldman Sachs jusqu’en 2002 avant de prendre la direction du Master d’ingénierie financière de l’Université de Columbia) ou Mark Joshi (docteur en mathématiques, responsable de l’équipe de risques chez RBS jusqu’en 2005 et actuellement professeur à l’Université de Melbourne), sont là pour attester que le mélange des genres ne dérange pas outre mesure les universitaires anglo-saxons.

Cette relation fusionnelle entre la recherche académique en probabilités appliquées et l’industrie financière a permis aux grandes institutions américaines de mettre en adéquation une demande estudiantine croissante et éclectique (physiciens, mathématiciens, informaticiens) à un désir de recruter des ingénieurs quantitatifs aux profils polyvalents (capable de comprendre la finance, de faire des mathématiques et de programmer des outils robustes). L’émergence des hedge funds aux Etats-Unis et les besoins en terme de performances suscités par leurs activités ont fini de mettre l’accent sur l’importance capitale des nouvelles technologies en finance.

En France, par manque d’informations ou tout simplement par pur idéalisme, les ingénieurs financiers à la sortie de l’école éprouvent une certaine aversion pour l’informatique. Certains étudiants sont tellement fascinés par les modèles et leur beauté conceptuelle qu’ils n’envisagent pas une seule seconde d’écrire des milliers de lignes de code et de passer d’interminables heures à débugger des programmes. Cela se reflète bien évidemment sur le niveau des candidats en entretien. La réalité des marchés est pourtant beaucoup plus terne : la recherche quantitative de type académique en salle de marchés en France est celle qui offre certainement le moins de postes comparativement aux autres places financières, comme Londres ou New York.

Le quant de demain sera plus que jamais, sans aucun doute, un informathématicien!

Et contrairement à une pensée dominante chez les futurs quants, les modèles financiers ne sont pas tenus, pour être considérés comme « fonctionnels », de retranscrire tous les scénarios possibles et envisageables. Leur utilisation reste avant tout un éternel compromis entre leur capacité à donner rapidement une vue plus ou moins « réaliste » du marché à un instant « t » et l’efficacité avec laquelle ils le font pour un jeu très important d’informations. Cette efficacité étant largement dépendante de la robustesse des outils de valorisation et de la puissance des machines qu’on sollicite pendant la calibration et le pricing. Une certaine tendance à la standardisation fait par ailleurs que les ajustements et innovations mathématiques sur les modèles auront de moins en moins vocation à être industrialisés.

Implémenter une équation différentielle stochastique et calculer une espérance est sans aucun doute à la portée de nombreux ingénieurs quantitatifs, mais intégrer ce corpus mathématique dans le cadre d’un business de l’ampleur de celle d’un desk de trading est sans doute bien plus difficile qu’on ne le pense souvent une fois son diplôme en poche. Car dans ce contexte, les bases de données, les outils dédiés au pricing et les systèmes de trading occupent une place prépondérante dans la chaîne de rentabilité. Une place qui, à l’avenir, sera certainement bien plus importante que celle des modèles mathématiques.

Les futurs quants ne devront donc plus simplement savoir traduire des algorithmes de minimisation ou des diffusions stochastiques en quelques lignes de code. Ils devront désormais avoir le recul d’un point de vue informatique pour développer efficacement leurs modèles dans des pricers robustes, intelligents et performants, et être capable de fournir un rendu logiciel final transparent et « user friendly » pour les utilisateurs. Le profil du chercheur en mathématiques « stylo au bout des doigts et papier à la main », pour reprendre une expression de Daniel Duffy, va irrémédiablement laisser place à celui du développeur expérimenté capable d’apprivoiser indifféremment les algorithmes mathématiques, la programmation parallèle et le développement d’interfaces. Le quant de demain sera plus que jamais, sans aucun doute, un « informathématicien ».

Yann Olivier , Février 2010

Article aussi disponible en : English EN | français FR

Lire aussi

Mars 2007

Portrait Analyste quantitatif : métier de rêve pour jeunes matheux...

Chaque année de plus en plus de jeunes ingénieurs ou universitaires à cursus scientifique sont intéressés par ce métier. Mais comment devient-on "quant" ?...

Partager
Envoyer par courriel Email
Viadeo Viadeo

  • Les « French Quants » doivent réapprendre à coder ! 18 février 2010  13:11, par Christophe [Analyste quantitatif]
    <p>je suis totalement d’accord avec vous&nbsp;; ces jeunes "Qaunts" devraient savoir qu’avec un bon bagage informatique, ils seront "réutilisables ailleurs" que dans une salle des marchés, en cas de coup dur sur l’emploi en finance&nbsp;; Et surtout, qui peut le plus, peux le moins&nbsp;! Aux USA, de plus en plus de Developer Quant, prennent les responsabilités sur les desks de trading algorithmique... finalement, c’est "assez facile" de comprendre les stratégies, le plus dur c’est de les implémenter de façon efficiente...et ça c’est vraiment pas donné à tout le monde sans une longue expérience&nbsp;!</p>

    Répondre à ce message

  • Les « French Quants » doivent réapprendre à coder ! 18 février 2010  16:20, par Francis [Analyste]
    <p>faudrait adapter les formations avc les besoins du marche...</p>

    Répondre à ce message

  • Les « French Quants » doivent réapprendre à coder ! 19 février 2010  07:15, par Serge [Analyste quantitatif]
    <p>Je trouve qu’on demande énormement aux quants (c’est peut être légitime).Il faut disposer d’un bagage en mathématiques, finance , et informatique assez solide.Chaque domaine de compétence est assez vaste à explorer. Ce qui fait qu’il n’y a pas de place pour les quants débutants.Pour être un "futur Quant", il faudrait être d’abord quant junior et cela même avec l’informatique, on ne vous accepte pas. Par exemple, je suis ingénieur en informatique avec deux années d’expérience dans la finance et cette année, je fais un master en Mathématique et finance , et j’ai du mal à trouver un stage. Quand le lis, les futurs quants vont être des informaticiens, je dis demain on attendra aussi des quants qu’ils soient philosophes. Je caricature peut être ...</p>

    Répondre à ce message | Voir les réponses (3)

  • Les « French Quants » doivent réapprendre à coder ! 19 février 2010  14:20, par Stephane [Hedge Funds]
    <p>En France, les gens considerent que pour etre quant il faut avoir fait l’X ou Centrale. Les personnes qui suivent ces formations meprisent en general l’informatique. Ils ne se rendent pas compte qu’ils se mettent en risque. Les maths dont on a besoin au quotidien sont les maths appliquees, qui est un melange de mathematiques et d’informatique&nbsp;: la plupart des ’real-life’ problemes a resoudre n’ont pas de solutions analytiques, et requierent une solution numerique. Certaines solutions mathematiques ne sont pas numeriquement stables, et requierent une implementation modifiee pour fonctionner sur un ordinateur. Il faut comprendre que les mathematiques appliquees sont differentes des mathematiques theoriques&nbsp;: l’ensemble des reels ’informatiques’ n’est qu’une representation finie et ’a trous’ de celui des maths theoriques&nbsp;: l’inverse d’un nombre reel non nul n’existe pas toujours sur un ordinateur. Etre quant releve donc du challenge, et necessite une multidisciplinarite encore trop rare aujourd’hui&nbsp;: Finance/Trading et Mathematiques Appliquees (math + informatique).</p>

    Répondre à ce message | Voir les réponses (1)

  • Les « French Quants » doivent réapprendre à coder ! 19 février 2010  15:00, par Farouk [Analyste quantitatif]
    <p>Vive la Quant de demain</p>

    Répondre à ce message

  • Les « French Quants » doivent réapprendre à coder ! 21 février 2010  13:14, par NCLS [Front-office]
    <p>Bonjour, cet article est extrement clair et démontre bien les nouveaux besoins dans les salles de marches et plus particulièrement au niveau du métier de quant. Il est a déplore que le master du Professeur Quittard Pinon de l’EM Lyon, Quantitative Finance, dont j’habrite un stagiaire est été oublie dans la liste des formations de Quant. J’ai pu agréablement découvrir que le pilier informatique ( VBA, C++ ) est mis en avant dans cette formation et ainsi les élèves étudient les processus stochastiques et les mettent en application en implementant les modèles dans les différents languages de programmation.</p>

    Répondre à ce message

  • Les « French Quants » doivent réapprendre à coder ! 21 février 2010  22:58, par Quant at GS [Analyste quantitatif]
    <p>Finance&nbsp;: les "quants" n’ont plus la cote</p> <p>«&nbsp;Nous avons dans notre master une centaine d’étudiants sans stage. En 2008, tous avaient un stage à cette époque de l’année...&nbsp;». Celle qui formule ce constat, c’est Nicole El Karoui lors d’une conférence sur sa spécialité, les mathématiques financières, destinée au grand public sur le campus de Jussieu.</p> <p><a href="http://www.educpros.fr/detail-article/h/928dba5974/a/finance-les-quants-nont-plus-la-cote.html" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.educpros.fr/detail-artic...</a></p> <p>Toute la partie IT des banques est delocalisee en Inde et Asie</p>

    Répondre à ce message

  • Les « French Quants » doivent réapprendre à coder ! 24 décembre 2010  19:23, par Diasoluka [Developer]
    <p>«&nbsp;En France, de nombreux ingénieurs financiers éprouvent une certaine aversion pour l’informatique. Certains, fascinés par les modèles, n’envisagent pas une seule seconde d’écrire des milliers de lignes de code...&nbsp;»</p> <p>Bizzare que dans un pays Top développé, le domaine qui devait le plus bénéficier de la plus haute technologie de calculs (les finances) la répugne, alors que dans les pays sous-développés on a inventé un nouveau concept&nbsp;: l’ANALPHABETISME MODERNE pour désigner l’IGNORANCE DE L’INFORMATIQUE.</p>

    Répondre à ce message

Focus

Opinion Smart Beta et psychologie

En français, l’expression « Smart Beta » sonne comme un oxymore. Que pourrait-il y avoir de smart à appliquer toujours la même stratégie, alors que les marchés sont versatiles ? Un gérant, avec sa capacité à analyser l’évolution du contexte de marché, devrait bien réussir à faire mieux (...)

© Next Finance 2006 - 2017 - Tous droits réservés