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Le buzz ISR : leurre ou évolution ?

Un rapide tour d’horizon de l’univers de la gestion d’actifs française permet de constater un net enthousiasme pour l’Investissement Socialement Responsable (ISR)...

L’ampleur ou plutôt la forte médiatisation du développement de cette approche justifie l’usage aujourd’hui du terme "buzz". Pourtant des zones d’ombre et quelques doutes subsistent...

La démarche ISR n’est pas une initiative récente. Toutefois, son large essor et sa globalisation auprès des gestionnaires d’actifs s’observe essentiellement sur les dernières années. Nous inclurons dans ce décryptage les gestions dites IR [1] qui s’inscrivent dans le même schéma bien que non labellisées ISR (pour cause de non respect strict des piliers ESG [2]).

La gestion ISR, un concept innovant et séduisant...
Les principes et valeurs associés à l’ISR redorent le blason d’une gestion dont l’image vertueuse a été mise à mal par la crise et ses scandales. L’investisseur peut ainsi prétendre à une double rémunération : une récompense financière suivant les cycles de marché (beta) et une satisfaction "morale" indépendante des cycles (alpha) liée à la participation au bien être global. L’offre ISR se positionne ainsi comme une alternative innovante dans un contexte d’incertitude sur le beta et de forte sensibilisation mondiale sur la valeur de l’alpha. On retrouve dans ces principes une immunisation contre les aléas du beta qui n’est pas sans rappeler les promesses de la gestion dite "alternative" lors de son essor.

....mais très complexe....
Les analyses extra-financières nécessaires à l’appréciation de la qualité socialement responsable des investissements nécessitent une très forte implication. Par ailleurs, l’association de ces éléments aux analyses financières constitue un réel challenge. Ces différents points rendent souvent difficile la transformation des principes en réalité financière. L’absence de standardisation de la démarche ISR illustre d’ailleurs la complexité du processus et conduit à une multitude de déclinaisons du concept par les acteurs, ce qui n’en facilite pas la compréhension par les investisseurs.

Si les critères de sélection d’investissement font apparaitre les piliers ESG, le suivi et reporting des portefeuilles manquent d’indicateurs pertinents de suivi de ces piliers. Le monitoring se limitant souvent à une décision binaire (introduction, exclusion). Le client doit donc s’en remettre à la seule expertise du gestionnaire et de ses partenaires. En effet, la gestion ISR ne générant pas les mêmes inquiétudes chez les investisseurs que des processus de gestion plus complexes comme la gestion alternative ("hedge funds") ou les montages de produits indexés sur le subprime, l’accent est peu mis sur le suivi et le reporting .

....qui pourtant se propage....
Ceci étant dit, la complexité, l’absence de consensus ou le manque de maturité ne sont pas des freins à l’expansion de l’ISR. Bien au contraire, cette démarche se décline aujourd’hui sur presque tous les axes : sous jacents (actions, taux, monétaire), style de gestion (traditionnelle, immobilier, private equity, fonds d’infrastructure), gestionnaires (asset manager, assurance), clients (particuliers, institutionnels), et mode de gestion (collective, déléguée, épargne salariale). Seules manquent encore à l’appel les banques d’investissement. Demain nous réservera peut-être des surprises comme des produits structurés ISR.

....avec le soutien exclusif d’experts....
La difficulté mais aussi la crédibilité d’une analyse extra-financière réalisée par de purs financiers conduit à faire appel à des experts. Ces derniers jouent alors le rôle d’agences de notation pour donner une "note" aux différents supports. On retrouve ici un mécanisme similaire à celui du marché du crédit et ses agences de notations dont l’efficacité a été fortement remise en cause par la crise de 2008.

....et des risques négligés....
Si certains acteurs préfèrent investir sur une recherche extra-financière en interne, une petite majorité opte pour l’intégration d’experts dans leur processus décisionnel. Ce choix renforce la crédibilité mais contribue également à lier les intérêts des experts en notation aux sociétés de gestion parfois au détriment de l’indépendance de ces derniers.

....pour une rentabilité non avérée
Enfin, les encours de la gestion croissent très fortement en France (plus de 30% par an) alors même que les experts financiers s’accordent à dire la rentabilité financière de l’ISR reste à prouver. Il est important de noter que la multiplication des supports ISR s’explique également par la recherche de performance, à l’image de l’usage du levier financier par les institutions financières pour améliorer leurs rendements.

En définitive, si la finalité d’une démarche ISR est la réalisation d’un investissement moralement et socialement "propre", le chemin actuel prend des allures de champs de mines. Afin de pouvoir avancer, les différents acteurs devront éclairer les zones d’ombre et apporter des réponses afin de désamorcer les pièges tendus par les vieux démons de la finance.

B.N , Mars 2010

Notes

[1] Investissement Responsable

[2] Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance

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