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Comment Nick Leeson a coulé la Barings

En 1995, les marchés financiers sont secoués par un scandale de grande ampleur. La Barings, une des banques les plus prestigieuses du Royaume-Uni est en faillite suite à des pertes réalisées par Nick Leeson, un de ses traders, âgé de 28 ans.

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Londres début des années 90. La prestigieuse banque Barings va envoyer un de ses traders, un jeune anglais prénommé Nick Leeson né en février 1967, travailler dans l’antenne de Singapour. La Barings est alors une des institutions financières les plus réputées de tout le Royaume-Uni.

Créée en 1762 par Johann Baring, un hollandais qui a émigré en Angleterre, la Barings fait partie de l’histoire du pays. Elle compte même parmi ses clients la reine d’Angleterre.

D’origine relativement modeste (son père est ouvrier plâtrier), Nick Leeson n’a pas fait d’études supérieures, mais à cette époque, ce n’est pas une condition nécessaire pour trouver un job dans une banque.

Après une adolescence passée à Watford où il est allé au lycée, il a d’abord commencé à travailler chez Coutts & Company avant de passer deux ans plus tard chez Morgan Stanley où il a occupé le poste d’assistant d’opérations, un poste qui lui a permis de se familiariser avec les marchés financiers, qui prennent de plus en plus d’ampleur en cette fin de la décennie 80.

Leeson entre ensuite à la Barings, et fait rapidement une excellente impression au sein du vénérable établissement. Il est promu sur le trading floor et en 1990, il est nommé manager à Singapour où il doit opérer sur les "futures" du SIMEX (Singapore International Monetary Exchange). Travailleur acharné, Nick Leeson devient rapidement un opérateur renommé du marché des produits dérivés sur le SIMEX, et est considéré comme l’un de ceux qui font "bouger" le marché.

A partir de 1992, Leeson effectue des opérations spéculatives non autorisées qui dans un premier temps rapportent énormément à la Barings et représentent jusqu’à 10 % des bénéfices de la banque fin 93. Il devient véritablement une star au sein de l’organisation et bénéficie de la confiance sans limite de ses patrons à Londres. Ces derniers le considèrent comme quasi-infaillible.

Alors qu’il a à peine 25 ans, Leeson a une situation professionnelle à laquelle il n’avait sans doute jamais rêvé alors qu’il entrait dans la vie active une dizaine d’années plus tôt.

Rapidement toutefois, il va perdre de l’argent lors de ses opérations et dissimulera ses pertes dans un compte d’erreurs, le compte 88888. Il dira plus tard que le compte avait été ouvert afin de corriger une erreur d’enregistrement comptable commise par un membre inexpérimenté de l’équipe.

Parallèlement, Leeson dissimule des documents aux commissaires aux comptes de la banque tandis que le contrôle interne de la Barings semble totalement déficient. Fin 94, le montant de ses pertes se monte à plus de 208 millions de livres sterling, soit presque la moitié du capital de la Barings.

Le 16 janvier 95, dans le but de « se refaire », Leeson vend des puts sur le Singapore Stock Exchange et sur le Nikkei Stock Exchange, misant sur le fait que le Nikkei ne descendrait pas en dessous de 19 000 points. Mais le lendemain, un événement inattendu, le tremblement de terre de Kobé, fait voler en éclat sa stratégie. Le Nikkei perd 7% en une semaine alors que l’économie japonaise semblait sur le point de rebondir après 30 semaines de récession.

C’est que Nick Leeson a pris une 1ère position d’une valeur totale de 7 milliards de dollars en produits dérivés de valeurs japonaises et une seconde de dérivés de taux hybrides liés à la variation du Nikkei. Il est "long" sur le Nikkei. Dans les trois jours qui suivent le tremblement de terre de Kobé, Leeson a acheté plus de 20 000 futures valant 180 000 dollars l’unité.

Il essaye de se refaire en prenant des positions encore plus risquées, pariant que le Nikkei Stock Exchange va repartir à la hausse, et pense pouvoir faire bouger le marché, mais il perd son pari et aggrave ses pertes. Celles-ci atteignent alors un niveau abyssal (1,4 milliards de dollars), soit plus du double du capital de la banque qui est en situation de faillite car ses capitaux propres seront insuffisants pour absorber les pertes générées par Leeson.

Devant le montant des sommes en jeu, et les initiatives prises par Leeson, comment s’explique l’absence de réaction au sein d’une banque aussi réputée que la Barings ? Leeson bénéficie de la conjonction de plusieurs facteurs :

- A Singapour, Leeson jouit d’une grande liberté au sein de l’antenne locale, et un mémo interne de 1993 resté sans conséquence aurait souligné le manque de surveillance de cette antenne ainsi que du risque de désastre encouru.

- Qui plus est, Leeson opère à la fois en front office, donc passe des deals, mais opère également en back-office, c’est-à-dire qu’il enregistre également les opérations qu’il a lui-même passées ! Il a donc la possibilité de dissimuler ce qui l’arrange.

- Les profits rapportés dans un premier temps par les activités de Leeson lui ont donné la confiance des dirigeants qui s’ils n’ont pas une connaissance des subtilités techniques du trading et des marchés financiers, ne posent pas non plus de questions à Leeson. Ils ne semblent pas avoir conscience des risques encourus par la banque.

- Leeson a fait de fausses déclarations aux organismes de contrôle, ce qui lui a permis d’accumuler les pertes et d’éviter l’appel de marge qui aurait dû permettre aux pertes d’être apurées au jour le jour. Il est vrai que ces fausses déclarations n’ont pas attiré l’attention des autorités de contrôle de Singapour.

- La Barings a également bénéficié de passe-droit de la part de la banque d’Angleterre (exemption d’un an à la règle interdisant d’utiliser plus de 25 % du capital pour certaines opérations).

- Enfin les commissaires aux comptes, et le contrôle interne n’ont rien détecté, ce qui signifie que les procédures de contrôle des comptes mises en place au sein de l’établissement étaient totalement inefficaces, même si comme on l’a vu, Leeson a dissimulé certaines pertes et trafiqués des documents qui auraient trop facilement attirés l’attention sur lui.

Lorsqu’il sent que ses pertes sont devenues trop importantes et que la banque court à la catastrophe, Leeson décide de s’enfuir, et laisse un mot où il écrit "I’am sorry". Il passe par la Malaisie, Brunei, et l’Allemagne. C’est là qu’il est finalement arrêté à sa descente d’avion et extradé à Singapour le 2 mars 1995. Condamné à 6 ans et demi de prison, Leeson est libéré en 1999 alors qu’un cancer du colon lui a été diagnostiqué. En 96, il avait publié une autobiographie, « rogue trader » dans laquelle il revenait de façon détaillée sur ses agissements qui avaient conduit à la faillite de la Barings. Son livre sera adapté au Cinéma avec Ewan McGregor dans le rôle de Leeson.

La chute de la Barings provoque une crise sans précédent au sein de la City. Neuf hauts cadres de la Barings sont accusés d’avoir mal gérés la situation, alors que la banque est rachetée en mars 95 par le groupe néerlandais ING (qui ne reprend que la maison-mère). C’est la disparition finalement peu glorieuse d’une banque fondée au 18ème siècle qui avait 233 années d’existence.

La faillite de la Barings a un retentissement énorme dans le monde, y compris en dehors du cercle des spécialistes de la finance. Les opinions publiques s’inquiètent de l’utilisation des produits dérivés et de la « folie des marchés financiers » où de jeunes « golden boys » âgés de moins de 30 ans peuvent faire couler des institutions financières qui ont pourtant vu passer des dizaines de crises pendant deux cent ans.

Reste qu’au final les marchés financiers comportent toujours une part de risques que même les équipes composées des plus grands spécialistes et comportant des prix Nobel ne sont pas en mesure d’annihiler.

Cet épisode aura néanmoins permis de créer de nouveaux métiers tels que les "compliance officers" , de renforcer le rôle du contrôle des risques dans les banques d’investissement et de créer une véritable muraille entre les fonctions Front, Middle et Back Office.

Paul Monthe , Février 2007

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