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Le commerce équitable, ange ou démon ?

Au moment où des mouvements « citoyens » s’engagent politiquement et économiquement, le « commerce équitable » (ou « fair trade ») fait parler de lui. Un commerce juste et équitable, quoi de plus louable en apparence ? Mais il nous faut pour déterminer le côté équitable des échanges commerciaux préalablement définir ce que nous entendons par un tel terme.

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Solidarité ?

Pour de nombreux économistes, la solidarité n’a pas sa place dans les rapports commerciaux. Adam Smith ne disait-il pas qu’en ce domaine, on contribuait le mieux à l’intérêt général en recherchant chacun son intérêt propre ? Etre solidaire, est-ce par exemple s’obstiner à acheter les produits d’un producteur inefficace ? Ne vaut-il pas mieux que ce dernier fasse faillite, afin que des ressources en capital et en travail, auparavant mal utilisées, ne soient redirigées vers des entreprises plus performantes ? Ou bien est-ce aider ceux que le progrès technique dépossède de leur métier ? Si on avait été solidaire des porteurs d’eau au moment de l’extension des canalisations urbaines, au point de subventionner à fonds perdus leur emploi désormais dépassé et inutile, auraient-ils fait l’effort de se reconvertir et s’intégrer à l’économie, de prendre en marche le train du développement ? Qu’il faille les aider à se reconvertir ne fait pas de doute, mais il ne faut pas pour autant contribuer à les maintenir dans une position qui ne leur convient pas, ou ne leur convient plus.

Les militants pour le commerce équitable invoquent fréquemment l’article 23 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine. » Là encore, belle déclaration, mais cela signifie-t-il qu’à partir du moment où quelqu’un travaille, il faut, quel que soit le travail en question et le temps qu’il y consacre, qu’on lui verse un revenu subvenant à ses besoins ? En poussant ce principe à sa limite, on en perçoit l’absurdité : n’importe qui pourrait alors par exemple « travailler » à regarder passer les voitures dans la rue pour réaliser une étude sur les couleurs en vogue, et exigerait de la société qu’elle lui verse un revenu lui permettant, à lui et à sa famille, de vivre décemment…

Sous de nobles intentions, le commerce équitable est intrinsèquement discriminatoire, et génère des effets pervers considérables.
Pierre Chaigneau

Discrimination

S’il s’agit de rendre les échanges commerciaux « équitables », le critère de non-discrimination s’impose évidemment comme essentiel. Tous doivent pouvoir dans les mêmes conditions proposer leurs produits aux mêmes marchés. Pour cela, on te dira qu’il n’y a rien de tel que l’anonymat du mécanisme de marché pour donner à tous leurs chances sans ne privilégier personne aux dépens des autres ! Les principes du commerce équitable conduisent au contraire à développer des liens exclusifs entre certains producteurs et certains consommateurs. Les marchés, perturbés dans leur fonctionnement normal, se fragmentent en de multiples entités desquelles on est arbitrairement inclus ou rejeté selon des critères à la fois forcément discutables et difficilement vérifiables. Difficile d’établir un traitement équitable de tous les acteurs dans ces conditions à l’opposé de l’égalité concurrentielle [1].

Un des objectifs du commerce équitable est également de structurer les producteurs entre eux, dans une union, assimilable à un cartel. Voilà qui pose problème. Car une organisation de producteurs, ayant pour objectif de maximiser le profit conjoint, se fait toujours aux dépends des consommateurs qui doivent accepter un prix plus élevé.

Des effets pervers à long-terme

Si le prix se fixe sur le marché, au niveau mondial, par exemple sur une Bourse de référence, alors il assure une répartition efficiente des ressources en travail et en capital au niveau mondial. Car les producteurs pour qui le prix ne couvre pas les coûts de production se retirent du marché, et ainsi l’équilibre est garanti : tous les producteurs qui restent sur le marché – les plus performants – sont satisfaits du prix, qui assure ainsi une efficacité maximale, une rémunération adéquate aux producteurs, et un effort de production convenant exactement aux débouchés disponibles.

Selon un des grands principes du fair trade, le coût de production des producteurs les plus nécessiteux, donc les plus petits et les moins efficaces, détermine le prix. On parle ainsi d’un « prix minimum garanti ». Un prix artificiellement maintenu à un niveau trop élevé introduit de graves distorsions sources de plus graves problèmes dans le futur : face à cette incitation biaisée, des producteurs entrent sur le marché alors qu’ils ne devraient pas, d’autres continuent à produire alors qu’ils ne le devraient pas, et ainsi la surproduction s’accentue (en 2005, 25 millions de personnes vivaient du café et ne pouvaient survivre que grâce à cette ressource), accentuant les pressions à la baisse sur le prix. La compensation aux producteurs doit alors continuellement augmenter avec le temps.

En maintenant certains prix artificiellement élevés, le commerce équitable encourage une surproduction qui exerce des pressions à la baisse sur les prix mondiaux.
Pierre Chaigneau

Certains, les plus efficaces, telles les multinationales, profitent à plein de cette manne : le prix de référence s’accroissant, leurs profits sont bien plus élevés. Elles touchent ainsi une rente de situation indue, prélevée sur des consommateurs qui payent un prix excessif (puisque le prix de référence se fixe de façon à couvrir les coûts des producteurs les moins efficaces ; ayant abouti à ce constat, Ricardo prônait la libéralisation commerciale, en particulier pour les produits agricoles). Pendant ce temps, les petits producteurs, toujours plus nombreux, parviennent tout juste à survivre (Malthus critiquait déjà l’aide aux pauvres en montrant qu’elle les maintenait dans leur situation et leur permettait d’avoir de nombreux enfants, pauvres à leur tour) : en effet, ce prix élevé empêche que les transformations culturelles, sociales et économiques n’aient lieu. Les producteurs de café du Guatemala ont ainsi en moyenne 8 enfants. Comment dans ces conditions bâtir l’avenir, en investissant dans le capital humain notamment (via la formation des enfants) ? L’économie se reproduit, les problèmes sont reportés à demain, avec encore plus de pauvres sans qualifications à assister qu’on aura rendu dépendants du prix de la seule ressource qu’ils sont à-même d’utiliser. Faut-il vraiment aider les paysans aux méthodes de production archaïques, leur offrir un revenu sans commune mesure avec leur contribution productive, et ainsi entraver le développement d’une agriculture moderne, voire de d’autres activités, dans ces pays ? Car un homme qui vit convenablement dans un état ne cherchera pas à en sortir. La solution : accentuer l’élasticité de l’offre aux variations du prix, en favorisant la mobilité des facteurs de production et la libre sortie du marché, en ouvrant aux petits producteurs d’autres perspectives par le développement économique. Pour l’économiste Arvind Panagariya, « the solution to poverty even among farmers is to be found outside farming. » [2]

Quels seront alors les effets du commerce équitable ? Amélioration à court-terme du bien-être de certaines populations des pays du Sud de fait subventionnées par celles des pays du Nord ? C’est possible. Entrave au développement économique de long-terme des pays concernés ? C’est probable. Dans un monde dans lequel les rapports de force Nord-Sud étaient pourtant similaires, les pays d’Asie du Sud Est n’ont eux pas eu besoin de ça pour sortir à une vitesse impressionnante de leur sous-développement et connaître un développement économique et humain sans précédent.

Quels seront alors les effets du commerce équitable ? Amélioration à court-terme du bien-être de certaines populations des pays du Sud de fait subventionnées par celles des pays du Nord ? C’est possible. Entrave au développement économique de long-terme des pays concernés ? C’est probable. Dans un monde dans lequel les rapports de force Nord-Sud étaient pourtant similaires, les pays d’Asie du Sud Est n’ont eux pas eu besoin de ça pour sortir à une vitesse impressionnante de leur sous-développement et connaître un développement économique et humain sans précédent.

Pour l’économiste Paul Collier, auteur de The bottom billion, seuls des pays avec une certaine gouvernance peuvent mettre en place une labellisation crédible. Il prend l’exemple du Costa Rica. Les pays les moins bien gouvernés, qui sont aussi les plus pauvres, ne sont pas ceux qui produisent du café certifié commerce équitable. Or le commerce équitable déplace la demande de café vers le café certifié, au détriment du café de base. Par conséquent, selon lui « le commerce équitable est une redistribution des très pauvres vers les pauvres. »

Il semble bien qu’avec des intentions philanthropiques, on ne perturbe le fonctionnement de l’économie mondiale, mais surtout qu’on enferme ces producteurs qu’on voudrait aider dans des impasses et des fausses solutions. Les économistes libéraux ont depuis longtemps mis en garde contre les multiples effets pervers de ces programmes séduisants faisant plus appel aux élans du cœur qu’aux sages conseils de la raison. Comme dirait Bastiat, il y a ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. L’économie est une science complexe. Attention donc à ne pas jouer aux apprentis sorciers.

EE , Pierre Chaigneau , Juillet 2011

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Notes

[1] On mentionnera la segmentation des marchés, l’absence d’homogénéité du produit suite à l’introduction d’une nouvelle dimension de différentiation, enfin l’entente sur le prix en dehors des mécanismes de marché, en tant que telle interdite et pénalisable par la World Trade Organization.

[2] Dans l’ouvrage India : the emerging giant, Oxford University Press, 2008.

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