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La guerre des changes aura bien lieu

Le problème, qui n’en est d’ailleurs pas un, est que la hausse du dollar aurait un impact négatif sur la conjoncture US selon l’Administration Trump. La plupart des études macroéconomiques et économétriques nous disent pourtant que cet impact est en réalité faible. Les partisans de la dévaluation d’une monnaie ont toujours eu des arguments pauvres.

La baisse de valeur la monnaie découragerait des importations devenues plus chères, encore faut-il pouvoir y substituer de la production domestique. Et elle encouragerait des exportations devenues plus compétitives, encore faut-il être positionné sur les secteurs d’activité pour lesquels la demande étrangère est soutenue et encore faut-il que le coût du salaire réel ne progresse pas plus vite que la productivité dans ces secteurs exposés à la concurrence internationale. En fait, le problème pour les Etats-Unis, ce n’est pas qu’ils importent trop mais c’est plutôt qu’ils n’exportent pas assez.

L’autre problème, c’est que la baisse du dollar (comme de beaucoup de devises de vieux pays développés) ne profite qu’à quelques-uns (tout en aggravant la situation économique et sociale de la majorité) : quelques fournisseurs et leurs salariés, qui vont produire sur le territoire national des produits bas de gamme vendus à un prix trop élevé.

En tout cas, faire preuve d’isolationnisme est absurde car cela revient à considérer que les Etats-Unis doivent être gérés dans une logique de court-termisme comme une multinationale dont le seul objectif serait de prendre des parts de marché à la terre entière.

On se rappelle qu’il y a un an déjà - quelques jours avant l’investiture de Donald Trump le 20/01/2017- dans un entretien au Financial Times passé quasiment inaperçu, un des conseillers de Donald Trump, Peter Navarro, annonçait de manière à peine voilée la future guerre des changes en prenant pour cible l’Allemagne, l’accusant également de mener une politique de change visant à sous-évaluer l’euro (bien sûr, ce discours ne tiendrait plus aujourd’hui avec la hausse de l’euro, donc il faut trouver de nouvelles monnaies prétendument sous-évaluées). L’argument est tout aussi ridicule que ceux utilisés contre la Chine (comme on le verra) car s’il est bien un pays de la zone Euro qui a intérêt à un euro fort, c’est l’Allemagne : pas de nécessité d’avoir une monnaie faible pour exporter plus compte tenu de la faible élasticité de la valeur de la monnaie aux exportations allemandes (niveau de gamme élevé de la production) et compte tenu du fort contenu en importations des exportations (donc il faut, avant tout, éviter une dévaluation sauvage qui renchérirait ces importations) ; vieillissement démographique qui nécessite un excès d’épargne privée dans l’économie allemande et oblige donc l’Allemagne à dégager des excédents commerciaux avec comme conséquence principale une « nécessaire » appréciation de l’euro.

Et puis il y a des déclarations plus récentes qui ne nous font plus douter de la volonté dévaluationniste des autorités US. Bien sûr, il y a eu les propos très médiatisés de Steven Mnuchin, Secrétaire d’Etat au Trésor US, à Davos le 24/01 réaffirmant les avantages d’un dollar faible. Et de manière plus implicite, l’on peut noter également ceux du représentant au Commerce Robert Lighthizer la semaine dernière « Les actions du président font à nouveau ressortir clairement que l’administration Trump défendra toujours les travailleurs, agriculteurs, éleveurs et entrepreneurs américains ». Lighthizer pensait tout particulièrement à la volonté de Donald Trump d’imposer des taxes douanières sur les machines à laver, réfrigérateurs fabriqués à l’étranger. Volonté confirmée toujours à Davos par le secrétaire au Commerce Wilbur Ross : "Les guerres commerciales sont menées au quotidien".

Quoi qu’il en soit, les Etats-Unis ont déjà amorcé une rupture en matière de commerce international

  • débuts de protection de leur marché de l’énergie solaire. L’International Trade Commission (ITC) a déclaré que les importations de panneaux solaires à bas prix, notamment en provenance de Chine, avaient fait du tort à l’industrie et que des tarifs douaniers pouvaient être imposés pour y remédier.
  • Septembre 2017 : décision du gouvernement de Donald Trump d’imposer des droits antidumping de 220% sur les avions de transport civil CSeries fabriqués par le canadien Bombardier.
  • Octobre 2017 : droits antidumping provisoires compris entre 97 % et 162% sur les importations d’aluminium en provenance de Chine
  • Novembre 2017 : les Etats-Unis confirment l’imposition de droits de douanes sur le bois de construction canadien.

La nouvelle administration US souhaite clairement que les principales industries chinoises cessent d’être subventionnées et exige une réeavaluation du yuan contre dollar.

Le danger majeur, et qui est la plus grande bombe à retardement des marchés financiers, serait que la Chine mette en place des mesures de rétorsion (en menaçant par exemple de ne plus financer les déficits commercial et budgétaire US – n’oublions jamais que le simple achat d’un bon du trésor US par la banque de Chine finance à la fois le déficit budgétaire et le déficit commercial des Etats-Unis- ou, pire, en menaçant de vendre massivement des bons du trésor US).

L’administration US devrait pourtant objectivement constater que les autorités chinoises ont mis en place un certain nombre de mesures destinées à diminuer les pertes de réserves de change (restriction aux sorties de capitaux par les particuliers, besoin accru d’autorisation pour les entreprises voulant réaliser des acquisitions à l’étranger) et donc à éviter la brutale dépréciation de leur devise.

D’ailleurs, le durcissement des contrôles des capitaux a conduit à une forte baisse des sorties de capitaux en 2017, ce qui s’est traduit par une forte réaccumulation de réserves de change (comme durant la période 2002-2014). Le fait que les réserves de change augmentent à nouveau en Chine implique que la Banque Centrale de Chine est redevenue acheteuse d’obligations, notamment du Trésor US. Donc nous sommes loin aujourd’hui des mesures de rétorsion vis-à-vis des Etats-Unis. Oui mais voilà, si l’Administration US persiste dans son isolationnisme primaire, la Chine mettra en place une nouvelle politique de diversification de ses réserves de change en surpondérant l’euro, le sterling et pourquoi pas à moyen terme des cryptomonnaies qui auront prouvé leur résilience (si la Chine montre qu’elle ne souhaite pas que les cryptomonnaies échappent à son contrôle, c’est surtout pour réguler ces nouveaux marchés et faire en sorte que les bonnes cryptos chassent les mauvaises et de même que les bonnes plateformes d’achat chassent les mauvaises).

En tout cas, si diversification sur les monnaies traditionnelles il devait y avoir, il faudrait alors s’attendre à une appréciation encore plus brutale de la parité euro-dollar (peut-être jusque vers 1,40, les anciens plus hauts de mai 2014 avant le mouvement de baisse continue jusqu’à 1,03 début 2017) et même de la parité sterling-dollar (avec un retour sur les 1,50, niveau plus revu depuis un certain 23/06/2016, date du Brexit officiel). Ce scénario est, à mes yeux, très probable car le « dolar Trump » risque d’être sévèrement sanctionné (guerre commerciale, risques élevés de récession US, réforme fiscale sans grands effets sur le cycle économique et puis peut-être le pire shutdown à venir de l’histoire budgétaire US).

Et puis Trump ou pas, nous croyons fermement à un mouvement de dédollarisation de l’économie mondiale à long-terme. Ne perdons pas de vue que le yuan chinois a intégré le panier de devises du DTS en octobre 2016 et que la Chine a annoncé le lancement de contrats à terme sur le pétrole sur le Shanghai Futures Exchange. L’espoir secret de la Chine est de persuader l’Arabie saoudite de commencer à exporter une partie de sa production de pétrole en yuans. Pourquoi ? Eh !bien parce-que les autorités chinoises ont compris l’intérêt qu’il y avait à en retirer en se souvenant de l’accord conclu par Kissinger avec le plus grand producteur d’or noir dans les années 1970 lorsque les Etats-Unis étaient le plus gros importateur de pétrole.

Je ne veux pas prendre le président américain pour un « idiot » comme on sait si bien le faire chez nous avec notre nombrilisme hexagonal. Mais quand même, je dois avouer qu’il est dommage que le président de la première puissance économique du monde fasse preuve de tant d’inculture économique et financière. Donald Trump veut faire les accords du Plaza à lui tout seul (1985-1987). Les accords du Plaza à New York sur les taux de change ont été signés le 22/09/1985 entre les États-Unis, le Japon, l’Allemagne de l’Ouest, le Royaume-Uni et la France (c’est-à-dire le G5 à l’époque). Ces pays acceptèrent d’intervenir sur le marché des changes afin de déprécier significativement le dollar par rapport au yen et au mark allemand (et donc les devises du SME). On connait la suite. Il aura fallu les accords du Louvre en février 1987 pour enrayer la chute du dollar. Mais ce sera trop tard car ces accords ne seront pas pris au sérieux par les marchés et le dollar continuera sa chute provoquant une divergence historique entre les déséquilibres commerciaux US d’une part et les excédents commerciaux du Japon et de l’Allemagne d’autre part. La publication des statistiques du commerce extérieur US le mercredi 14/10/1987 sera le catalyseur – entre autres - d’un des plus grands krachs de l’histoire des marchés financiers le lundi 19/10/1987. Voilà 1 an que Donald Trump est président. Certes il n’y a pas eu encore de cataclysme financier et géopolitique, mais il reste encore 3 ans à tenir. Vivement fin 2020.

Mory Doré , 8 février

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